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L’histoire du corps franc Oberland présente une grande analogie avec celle du bataillon Rossbach, à cela près que cette formation n’a jamais fait partie de la Reichswehr provisoire : elle est issue de l’Einwohnerwehr bavaroise. 

Appelé dès l’automne de 1920 par la section silésienne de l’Orgesch, le corps franc Oberland est un des premiers à se rendre en Haute-Silésie. Les convois d’armes passent d’abord par la Saxe ; puis, quand le gouvernement saxon s’y oppose, par Berlin. Le corps prend une part active à tous les combats contre les Polonais. Lorsqu’en juillet 1921, les troupes doivent évacuer la région soumise au plébiscite, la Commission de contrôle exige qu’elles déposent leurs armes avant de partir. L’opération doit avoir lieu à Leobschütz, le 9 juillet. Mais les chefs du corps franc Oberland ne remettent aux officiers de contrôle qu’une masse de fusils brisés et de mitrailleuses hors d’usage. 

Une moitié du corps franc se réfugie en Bavière. L’autre, restée en Silésie, se transforme en colonie agricole. En décembre 1921, la Commission de contrôle exige la dissolution de toutes les Arbeitsgemeinschaften installées en Silésie. Celles-ci protestent énergiquement et refusent de se disperser, malgré les injonctions réitérées du gouvernement de Berlin. C’est seulement en février 1922 que l’État-Major du corps franc se décide à faire rentrer ses derniers hommes en Bavière. En 1923, le gouvernement bavarois, pressé par les autorités du Reich, donne l’ordre au corps franc Oberland de se dissoudre définitivement. Ses membres se regroupent alors dans l’Union Oberland, puis dans l’association Treu-Oberland et dans le Blücherbund

Le corps franc Aulock connaît une destinée semblable. Formé au début de 1919 par le chef d’escadron Aulock, de l’ancien 4e régiment des Hussards bruns, nous le retrouvons en Haute-Silésie, où il combat aux côtés de Rossbach et d’Oberland. Après l’armistice de juillet 1921, Il se transforme, lui aussi, en communauté de travail et s’installe dans le Riesengebirge où ses hommes se livrent à des travaux forestiers. Les autorités du Reich lui ordonnent de se dissoudre, mais les soldats menacent de se défendre par les armes si l’on touche à leur association. Décimé par les combats meurtriers auxquels il a pris part, le corps franc Aulock ne compte plus que 800 hommes au début de 1922. Aussi finit-il par disparaître, faute de moyens financiers, de même qu’un grand nombre d’autres petits corps francs, telles les formations Arnim, Heydebreck, Hubertus, etc. 

Le chemin que nous avons suivi, nous a menés des Einwohnerwehren aux corps francs illégaux, et des corps francs illégaux aux communautés de travail. A présent nous pénétrons au cœur de la forêt. Car après leur dislocation, corps francs illégaux et communautés de travail s’émiettent à leur tour en associations rigoureusement secrètes. Composées en majeure partie d’anciens officiers et d’étudiants, celles-ci conservent, suivant leur origine, un caractère militaire plus ou moins accusé. Insaisissables et protéiformes, pourvues de ramifications aussi nombreuses que ténues, elles changent constamment d’aspect, de résidence et même de nom, soit pour échapper aux investigations de la police, soit pour éliminer ceux d’entre leurs membres qui leur paraissent suspects. Comme pour les corps francs de 1919, il ne peut être question d’en donner ici une liste complète. Bornons-nous à en énumérer quelques-unes : 

  • A Berlin et dans le Brandebourg : le Bismarkbund, le Selbstschutz-Charlottenburg, le Sportklub-Olympia, du général von Heeringen, dont plusieurs chefs seront inculpés de complot contre la sûreté de l’État, à la suite d’une perquisition dans les locaux du club ; le Bund der Aufrechten dont les dirigeants sont le général von Stein, ancien ministre de la Guerre de Prusse, le comte Westarp et le prince Oscar de Hohenzollern ; le Bund für Freiheit und Ordnung, etc.
  • A Hambourg et à Altona : la Wehrkraft-Hamburg, l’association Lücke, fondée par l’industriel du même nom, le Bund der Niederdeutschen, qui possède plusieurs dépôts d’armes clandestins, le Jungdeutscher-Bund, dont le chef est l’amiral von Scheer.
  • En Prusse-Orientale, les associations sont particulièrement nombreuses. On y trouve : la Tatbereitschaft (à Koenigsberg), composée en majeure partie d’élèves des écoles techniques ; la ligue Graf Yorck von Wartenburg (à Pillkallen), la ligue Alt-Preussen (à Kaukehmen), la ligue JungPreussen (à Ragnitz), la ligue Neu-Preussen (à Gumbinnen), le Kœnigsberger Wander und Schutzverein, la ligue Preussen (à Tilsit), la ligue von Lützow (à Budwethen), la ligue von Schill (à Lengwethen), etc.
  • En Bavière : Le Vikingbund, qui groupe un grand nombre d’anciens volontaires de la brigade Ehrhardt, le Blücherbund, issu du corps franc Oberland après sa dissolution, l’Andreas Hofer Bund, l’Arminius-Bund, le Roland-Bund, le Bund Frankenland, etc.

Mentionnons encore un certain nombre d’associations de jeunesses nationalistes, encadrées par d’anciens officiers d’active, qui s’efforcent de maintenir le culte de l’armée dans le milieu des écoles et des universités, telles le Jungdeutscher-Orden ou Jungdo, dont les membres sont répartis en groupes et en sections d’assaut, le Germanen-Orden, le Deutscher Waffenring, la ligue Adler und Falke (Aigle et Faucon), à Fribourg-en-Brisgau, le Deutschvölkischer Jugendbund, à Rathenow-an-der-Havel, le Scharnhorst-Bund, le Jugendbund Yorck von Wartenburg, fondé par le lieutenant Ahlemann, la ligue Jung-Deutschland, fondée par le capitaine Wullenweber, le Helmuth von Mücke Bund, etc.

Ce foisonnement de groupes et d’associations de toutes sortes entraîne la désagrégation et l’émiettement des forces nationalistes. Peu à peu, les ligues oublient le but en vue duquel elles ont été créées, pour se jalouser et se combattre comme les factions du Moyen Age. 

Tantôt c’est un chef qui a été insulté, ce qui entache l’honneur de l’association tout entière. Tantôt c’est le recrutement des adhérents qui provoque des querelles, car chaque association cherche à s’agrandir au détriment de ses rivales. Le plus souvent, les troubles naissent à la suite des mesures d’épuration qui excluent périodiquement des ligues un certain nombre d’individus initiés à leurs secrets. Ceux-ci, pour se venger, vont alors à la police et racontent tout ce qu’ils savent. Or, c’est là ce que les ligues redoutent par-dessus tout, car la plupart d’entre elles possèdent des dépôts d’armes clandestins qu’elles dissimulent jalousement aux autorités du Reich. Souvent, ces dépôts n’excèdent pas quelques caisses de cartouches et deux ou trois cents fusils « empruntés » aux unités de l’armée dissoute. C’est plutôt leur multiplicité qui les rend inquiétants. Mais les ligues y tiennent comme à un bien inestimable, car ces dépôts d’armes justifient leur existence et leur permettront de s’armer le jour — prochain peut-être — du « grand soulèvement national ». Et comme il y a de tout dans les associations secrètes, non seulement d’anciens officiers et des patriotes fervents, mais aussi des agents provocateurs et des repris de justice, les dénonciations sont fréquentes, et les représailles implacables. 

Freikorps 10

D’autant plus implacables que les associations secrètes, vivant en marge de la loi, ne peuvent en appeler aux tribunaux pour régler leurs différends. Elles doivent faire elles-mêmes leur propre justice. Malheur à ceux qui refusent d’obéir à leurs chefs, ou qui dénoncent des dépôts d’armes aux autorités civiles ! Condamnés par leurs camarades, ils seront exécutés par eux, au nom de la Sainte-Vehme. Ils disparaîtront un jour sans laisser de traces et on ne retrouvera leurs corps que beaucoup plus tard, étranglés au coin d’un bois ou noyés dans un canal. 

Ces mesures de répression entretiennent, au sein des ligues, une atmosphère de violence et de terreur perpétuelles. Traqué, espionné, poursuivi, chaque membre des associations secrètes sait que sa vie est constamment en danger et que, s’il échappe aux mailles de la police, il succombera peut-être à la vindicte de ses camarades. A force de vivre en dehors des lois, il ne tarde pas à se considérer au-dessus d’elles. « Ces hommes, pour reprendre la formule de Georges Sorel, sont engagés dans une guerre qui doit se terminer par leur triomphe ou par leur esclavage, et le sentiment du sublime doit naître tout naturellement des conditions de la lutte ».

Ce sentiment peut tremper leur volonté, mais il brouille leurs idées et les rend de moins en moins conscients du but qu’ils poursuivent. Enivrés par un orgueil chaque jour plus effréné, ils agissent sans plan d’ensemble et sans programme défini. « S’enrôler en masse dans les corps de francs-tireurs, mourir en héros les armes à la main, voilà de quoi étaient capables les meilleurs représentants de la jeunesse allemande. Mais il aurait été vain d’attendre de cette jeunesse une participation à une politique réfléchie : elle ne possédait ni les capacités ni les moyens de faire triompher ses idées, d’ailleurs vagues et nébuleuses. » Cette remarque de Constantin de Grunwald sur les corps francs de 1812, s’applique mot pour mot aux ligues de 1921. 

Alors, un certain nombre de jeunes gens, pour la plupart des Baltes et des membres de l’ancienne brigade Ehrhardt, écœurés par les querelles intestines et l’impuissance des ligues, décident d’agir pour leur propre compte et de passer à l’action directe. Puisque la Sainte-Vehme supprime ceux qui trahissent les secrets de leurs associations, n’ordonne-t-elle pas, à bien plus forte raison, d’abattre ceux qui trahissent le Reich et que la presse nationaliste dénonce, jour après jour, comme les artisans du déshonneur allemand ? Sans doute certains chefs révolutionnaires ont-ils déjà été assassinés. Cependant Erzberger, Auer, Rathenau, Scheidemann vivent encore, et tant qu’ils sont vivants, l’Allemagne est en péril… 

Sitôt ce principe admis, le contact s’établit de lui-même entre les conjurés. « Dans les mois qui suivirent, écrit l’un d’eux, un filet résistant, invisible, élastique se forma, dont chaque maille réagissait, sitôt que dans un endroit quelconque un signal était donné. Nos hommes s’étaient infiltrés dans toutes les associations, dans tous les camps, dans tous les métiers. Une grande et unique volonté les animait. Ils agissaient avec cette certitude enivrante : à savoir que la situation étant partout la même, elle donnait partout naissance aux mêmes décisions.« 

Ces actes de terrorisme, fréquemment répétés, témoignent évidemment d’un mépris total de la vie humaine. « C’est la guerre qui a ramené chez nous ces mœurs abominables ! » s’écrie le député démocrate Erkelenz, à la tribune du Reichstag. Mais les conjurés haussent les épaules devant ces cris d’indignation. N’ont-ils pas fait eux-mêmes abstraction de leur vie ? Et peut-on nommer paix, le spectacle qu’offre l’Allemagne, labourée par les émeutes et les coups d’État continuels ? Libre aux partis de gauche de mettre leur espoir dans les actions de masse. Pour les conjurés de droite, c’est l’individu qui fait l’histoire. Ils savent qu’il suffit de tuer ses chefs pour paralyser toute une armée. 

Pourtant, malgré la certitude d’agir pour le bien de leur pays, ces réprouvés sont incapables de formuler le but qu’ils poursuivent. « Lorsqu’on nous demandait : Que voulez-vous au juste ? Nous ne pouvions rien répondre, écrit Ernst von Salomon, parce que nous ne comprenions pas le sens de cette question et que, si nous avions tenté de nous expliquer, notre interlocuteur n’aurait pas compris le sens de notre réponse. Les deux adversaires ne luttaient pas sur le même plan. Pour ceux d’en face, il s’agissait de conserver des biens matériels. Pour nous, il s’agissait de purification. Nous n’agissions pas, les choses agissaient en nous. Ce que nous espérions s’exprimait en un langage muet… Nous cherchions autour de nous l’homme capable de prononcer le mot libérateur. Mais lorsque nous jetions les yeux sur nos milieux dirigeants, nous ne pouvions que sourire et détourner le regard. Y avait-il, en dehors du silencieux von Seeckt, un seul homme susceptible de marquer dans l’histoire, un seul homme qui fût plus que la vedette d’un moment ? »

Peut-être un individu puissant émergera-t-il un jour du chaos des factions rivales. Mais les conjurés ne peuvent se contenter de cette vague espérance. Pour que cet homme puisse surgir, il faut lui frayer la voie. Pour faire une brèche dans les partis de gauche, il faut les frapper à la tête. Pour hâter la résurrection du Reich, — il faut décapiter la République.

Jacques BENOIST-MÉCHIN

In Histoire de l’armée allemande 1918-1937 (tome 1)

Editions Robert Laffont / Bouquins

in site internet : Theatrum Belli