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« Le général Gudin était un des officiers les plus distingués de l’armée ; il était recommandable à ses qualités morales autant que par sa bravoure et son intrépidité » (Napoléon, 14e bulletin, le 23 août 1812)

 Ce 13 juillet se pose au Bourget un Airbus A320 en présence de Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées. A son bord, la dépouille d’un compagnon de Napoléon, le général Charles Etienne Gudin de la Sablonnière, de retour dans sa patrie 209 ans après sa mort pour la France. Au programme ? Selon le ministère de la Défense (1), « Revue des troupes, accueil du cercueil, moment de recueillement, sonnerie aux morts, minute de silence, Marseillaise » (1).

Pas de grande cérémonie donc, et pourtant…

« Le président Macron essaie de remettre les relations franco-russes sur les rails. Il avait déjà relancé la chose d’une manière très intelligente à Versailles. Il s’était emparé du mythe de Pierre le Grand. Le général Gudin était un compagnon de Napoléon, et Emmanuel Macron a le sens des symboles » confiait Hélène Carrère d’Encausse au Point en décembre 2019 (2). Le président français souhaitait alors organiser une cérémonie d’hommage à un général de la Révolution puis de l’Empire, Charles-Etienne Gaudin de la Sablonnière, mort à 44 ans après la bataille de Valoutina (19 août 1812). Sa sépulture, qui n’avait pas été localisée, a été retrouvée après un travail obstiné par une équipe d’archéologues professionnels franco-russe à Smolensk, à 400 km de Moscou (voir la vidéo).

Le chemin a été long pour rendre à sa terre natale un compagnon dont on ne sait pas très bien pourquoi Napoléon, qui a toujours rapatrié les corps de ses généraux (Kléber, Lannes, etc.) avait laissé loin de France celui-ci. Il avait depuis le 1er février 1812 le commandement de la 3e division du 1er corps, qui, sous les ordres de Davout, pénètre en Russie. On connaissait par les mémoires du général Lejeune les circonstances de sa mort : « Le général Gudin, celui peut-être de nos généraux dont le mérite et le caractère donnaient alors à l’armée les plus hautes espérances, avait été tué dans cette bataille. Ses obsèques eurent lieu dans la journée du 21, et je fus chargé de les diriger. Le faubourg, sur la rive droite du Dniepr, était complètement incendié ; les deux tiers de la ville de Smolensk étaient encore en flammes ; et, tandis que l’on cherchait à arracher au feu le reste des énormes approvisionnements des Russes ; tandis que mes camarades du génie rétablissaient le grand pont brûlé, je dirigeais le convoi funèbre sur le grand bastion, au sud-est de la ville ; et c’est au milieu de cette grande construction, que je considérai comme un mausolée digne de cet illustre guerrier, que je fis creuser sa tombe. Je fis placer le corps du défunt, une vingtaine de fusils brisés dans le combat et arrangés en étoiles, pour qu’un jour, lorsque le temps, qui détruit tout, mettrait à découvert ces ossements d’un héros, ce trophée d’armes puisse appeler sur eux les mêmes sentiments d’attention et de respect que nous portons aux restes des vaillants Gaulois, déposés sous leurs antiques cumulus ». Mais l’emplacement précis a été difficile à trouver. Puis il a fallu identifier son corps - officiellement grâce à l’ADN d’un frère, enterré en France.

Ensuite ? Nos armées ont rouvert son dossier militaire. Pour le service historique des Armées (SHD), rien à dire. « Un héros comme aime à les honorer le président Macron, un personnage fédérateur pour l'histoire de France, Charles Étienne Gudin ayant été soldat du roi avant de servir dans les armées de la République puis de l'Empire, et étant issu d'une rare dynastie de militaires qui a compté quatre généraux de division en trois générations, tous brillants soldats. « Petite noblesse, grands états de service », résume Michel Roucaud, historien et spécialiste de la période au SHD » convient le Point. Chez les historiens français – et la Fondation Napoléon, on est favorable à la recherche. D’autant que « le monde des archives russes, traditionnellement difficile d'accès, a ouvert grand ses portes depuis la découverte du corps du général. « Visiblement, cela a eu des conséquences, remarque Thierry Lentz, qui dirige la Fondation Napoléon. J'y suis allé en septembre et j'ai été très bien reçu. Les Russes nous ont montré beaucoup de choses et, au niveau historique, se sont montrés très demandeurs d'une collaboration plus intense avec les scientifiques français ».

On sait que Napoléon est apprécié en Russie. L’affaire est ancienne. Qui a lu Tolstoï (Anna Karenine, par exemple) sait que l’aristocratie parlait français. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il a été « pardonné » très vite après sa mort – après tout, les Russes étaient vainqueurs. Les Soviétiques voient en lui un héros, un révolutionnaire – il est vrai qu’il avait choisi Robespierre, le futur empereur. « Ici, on apprécie son ascension de zéro à héros et sa fin en martyr », résume l'historien Viktor Bezotnosny, le plus grand spécialiste russe des guerres napoléoniennes ». Et puis, « c'est grâce à lui que la Russie est devenue une grande puissance européenne, a modernisé son industrie et son système politique, jusqu'à abolir le servage en 1861 » ajoute un passionné (3).
En novembre 2012, ce sont déjà 110 grognards de la Grande armée, découverts lors de fouilles archéologiques, qui ont été ré inhumés au cimetière militaire de Studienka, en Biélorussie, en présence de l’ambassadeur de France Michel RaineriVladimir Poutine lui-même n’est pas hostile à Napoléon et avait donc accepté d’assister à une cérémonie aux Invalides en compagnie d’Emmanuel Macron. « J'avais déjà écrit une lettre commune avec Catherine Bréchignac, secrétaire perpétuelle de l'Académie des sciences », confiait Hélène Carrère d'Encausse au Point en décembre 2019 (2). « J'ai repris la plume il y a quelques jours pour demander une cérémonie en France ». Bien sûr, ajoutait-elle, « je ne suis pas le conseiller du prince. Mais j'ai dit au président l'importance que pouvait avoir cette découverte pour la France, et surtout la Russie. L'anniversaire de la bataille d'Austerlitz, c'est à peine si on s'en est aperçu ici. Les Russes, eux, sont très respectueux du souvenir napoléonien. Ils le respectent pour sa grandeur ».

D’où venait l’amitié que portait Napoléon à son compagnon ? De l’école de Brienne, en Champagne, où ils étaient ensemble en 1781 et 1782. Deux enfants, Gudin, 13 ans, un an plus vieux que Bonaparte, 12 ans. Ils garderont le tutoiement après le sacre de l’empereur, une exception (avec celle du maréchal Lefebvre, le « mal élevé », disait l’Empereur). Mais il n’était pas en Italie ? Non, il était dans l’armée du Rhin.
On le décrit courageux, sévère, distant, respecté. « Il se fit spécialiste des opérations de vive force comme lors de l’attaque du Grimsel (1796) ou lors du passage du Danube (1799). À partir de 1804, il fit souvent l’avant-garde du 3e corps commandé par le maréchal Davout » nous raconte la Fondation Napoléon (4). Il est à Auerstedt (17 octobre 1806) où il engage le premier le combat contre les Prussiens. Et aussi à Wagram (6 juillet 1809) : « Au bout de la quatrième blessure, Gudin fut évacué du champ de bataille mais pas avant que ses hommes ne fassent ployer les Autrichiens ».
C’est à Smolensk qu’il est fauché par un boulet de canon, qui lui emporte une jambe. « Le maréchal Ney qui était en avant-garde ne put seul conquérir une position forte sur laquelle une partie de l’armée russe s’était mise en défense. Après autorisation de Napoléon, la division Gudin, qui suivait le corps de Ney, tenta de déloger les Russes du plateau où ils s’étaient retranchés ».
Philippe de Ségur raconte (La campagne de Russie) : « Quand la nouvelle de ce malheur parvint chez l’empereur, elle suspendit tout, discours et actions. Chacun s’arrêta, consterné : la victoire ne parut plus un succès ». Napoléon se rend près de lui le lendemain.

Le général Gudin s’éteint le 22 août 1812. La veille, le maréchal Davout écrivait à son épouse : « J’ai à te donner, ma chère Aimée, une bien mauvaise commission, celle de préparer Madame la comtesse Gudin à apprendre le malheur qui vient d’arriver à son bien estimable mari, dans un combat où sa division s’est couverte de gloire. Il a eu une cuisse emportée et le gras de l’autre jambe fracassé par un obus qui a éclaté près de lui : il est peu vraisemblable qu’il en revienne. Il a supporté l’amputation avec une fermeté bien rare : je l’ai vu peu d’heures après son malheur, et c’était lui qui cherchait à me consoler. On ne me remue pas facilement le cœur mais lorsque, une fois, on m’a inspiré de l’estime et de l’amitié, il est tout de feu. Je versais des larmes comme un enfant. Gudin a observé que je ne devais pas pleurer ; il m’a parlé de sa femme et de ses enfants, dit qu’il mourait tranquille sur leur sort, parce qu’il connaissait toute la bienveillance de l’Empereur envers ses serviteurs, et qu’il emportait avec lui la certitude que je ferais ce qui dépendrait de moi pour sa famille. Tu peux assurer Madame Gudin, si elle a le malheur de perdre son mari, que je justifierai dans toutes les occasions les sentiments et la confiance de son mari ». Chacun tiendra parole.

C’est cet homme, grand soldat mort pour son pays, qui revient à la France et à sa famille – Aymeric d’Orléans et les siens, huit générations après – son dernier voyage payé par l’oligarque russe Andrey Kozystin. Pandémie aidant – et chicaneries françaises, la cérémonie aux Invalides comme la venue de Vladimir Poutine ont été annulées. Pensez, c’est un amateur qui est à l’origine des recherches, « un Français », nous dit le Figaro (5), « réputé proche du pouvoir russe » - mais aussi ex-assistant de Jean-Marie Le Pen député européen, Pierre Malinowski. On l’ignorait donc lorsqu’Emmanuel Macron a proposé une cérémonie conjointe aux Invalides à Vladimir Poutine ? Ou bien ? Parce que « l’hypothèse d’une inhumation aux Invalides a refait surface récemment. Avec deux dates : le 22 août, jour anniversaire de la mort de Gudin, ou bien le 2 décembre, jour de la victoire d’Austerlitz. Pour l’instant, l’Élysée garde le silence ».

Patience, général, vous connaissez votre pays, sa grandeur comme ses ridicules. Il est à nouveau en dispute, en déraison. Le vent tournera. Bienvenue chez vous.

Hélène NOUAILLE

Lettre de Léosthène

(source : site internet ASAF)